Enquête généalogique : la surprise d’Allaire

Avouons-le : la plupart d’entre nous ont du mal à se souvenir de la vie avant internet et les téléphones portables. Qu’en est-il alors de la difficulté à imaginer ceux qui ont vécu avant nous, dont nous portons l’ADN, mais qui nous sont des étrangers ? C’est par la généalogie que Magali Bretel Charpentier a été amenée à imaginer la vie de Guillemette Calo, une femme de son arbre généalogique, née à Allaire en 1832. De ses recherches est né un roman, La Branche cassée, qui allie découvertes et plaisir de lecture, en nous plongeant dans le monde paysan d’une époque bien rude. Rencontre.

Magali Bretel Charpentier au cours d'une signature. Photo DR

Cactus : Toute votre famille est originaire de Fay-de-Bretagne (Loire-Atlantique) et des communes limitrophes. L’apparition de la commune d’Allaire dans vos recherches généalogiques vous est-elle apparue comme un peu « exotique » ?

Magali Bretel Charpentier : Complètement ! Toute ma généalogie jusque là était sur plus ou moins 4 communes autour de Fay-de-Bretagne et surtout c’était la seule branche qui me faisait sortir du département et même de la région. Il a fallu remonter à 4 générations au-dessus de moi pour trouver le père de mon arrière grand-mère qui était né à Allaire. Personne ne m’a jamais dit qu’il venait de Bretagne. Je n’ai donc jamais pu poser de question sur sa venue à Fay-de-Bretagne. Était-ce pour fuir quelque chose, pour trouver du travail ?

Cactus : Qu’est-ce qui au 19ème siècle, à la campagne, pouvait pousser les gens à quitter leur terre d’origine, s’exiler tout simplement pour l’époque ?

Magali Bretel Charpentier : Les déplacements étaient dû aux ouvriers agricoles qui allaient se « louer » en Bretagne avec leurs outils et/ou leurs animaux pour retourner la terre surtout. La Loire-Inférieure était plus développée en outillage que la Bretagne, et plus riche aussi.

"Je compare souvent une enquête généalogique à une enquête policière"

Cactus : Pouvez-vous expliquer à des personnes n’ayant jamais entrepris de recherches généalogiques, les émotions que certaines trouvailles ou mystères peuvent susciter, même plusieurs siècles après ?

Magali Bretel Charpentier : Je compare souvent une enquête généalogique à une enquête policière. Il faut fouiller dans les archives, les photos de famille, les papiers… La presse ancienne est très utile aussi. Ce qui compte c’est la trouvaille. Parfois, on peut chercher des semaines un acte de décès d’une personne qui est partie de sa commune de naissance et après des journées de recherches, la joie de trouver l’acte dans une commune voisine ou un autre département est indescriptible. C’est un peu comme si on sortait une personne de l’oubli pour la remettre dans la lumière. Maintenant son nom est sur mon arbre et il ne sera plus effacé.

Signature par l'autrice samedi 30 mai 2026

10h - 12h30 à la librairie Libellune, 33 Grande rue, Redon

Cactus : La généalogie présente des limites quand il s’agit de retracer la vie des femmes, non ?

Magali Bretel Charpentier : C’est vrai que de retracer la vie des femmes est un défi. C’est d’ailleurs pour cela que mon roman a cette partie fiction. Pour un homme, grâce aux livrets militaires, on peut connaître les détails de son physique (couleur des cheveux, forme du visage, tâches de rousseurs, taille…) ou encore son niveau d’instruction, mais pour une femme on n’a rien.

Couverture du livre de Magali Bretel Charpentier

Cactus : Peut-on dire que votre livre porte aussi un regard plus général sur la condition des femmes en milieu rural au 19ème siècle : impossibilité de réguler les naissances, mortalité infantile, jugement de l’église, de la société ? Avec ce terrible concept de « fille-mère »…

Magali Bretel Charpentier : Oui ! L’histoire de Guillemette est celle de mon arrière-arrière-grand-mère mais elle peut être celle de toutes nos aïeules. Par ce roman, je voulais rendre un hommage à toutes ces femmes qui ont supporté tant de souffrances (travail, grossesses multiples ou même jugement en cas de stérilité, maris violents et pas de possibilité financière de le quitter, maris ou pères qui partaient à la guerre et laissaient une jeune épouse seule pour s’occuper de la terre, des animaux…). Ces femmes ont tout subi sans jamais décider de leur vie. Il a fallu attendre les années 70 pour qu’en France, les femmes commencent réellement à s’émanciper.
Ce roman est un peu comme une saga rurale qui met en avant le vie des femmes invisibles dans l’Histoire. Elles ne faisaient pas la guerre, tout appartenait à leur mari… jusqu’au début du XXème siècle on ne peut citer que deux ou trois femmes célèbres par siècle. Je veux vraiment souligner le fait que l’histoire de Guillemette est universelle. Elle est celle de milliers d’autres femmes et qu’il est important de mettre la lumière sur ces femmes oppressées par les hommes, la foi, le poids de la société.

Présentation de "La Branche cassée"

Guillemette Calo naît à la Mornaie, à Allaire, en juin 1832. Très vite orpheline de mère, elle grandit auprès de son père et de ses sœurs, dans une enfance dont la définition n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Dans un champ de vision qui se limite à quelques kilomètres autour de chez elle, pour Guillemette, la vie est rythmée par les saisons de la ferme, les naissances, mariages et funérailles. Une vie rude tant physiquement que moralement, car il ne fait pas bon faire un pas de côté dans un univers régi par le poids de l’Eglise et le regard des voisins. Pour la famille Calo, l’opprobre arrive quand la fille aînée, Marie, se retrouve enceinte sans être mariée. Le lourd fardeau du statut de « fille-mère » pèse alors sur la famille, que d’autres malheurs vont venir frapper.
Fresque familiale, journal de la vie paysanne et rurale, et portrait de femmes qui devaient faire avec les très nombreuses vicissitudes de leur condition, alliant courage, abnégation et silence, la Branche cassée est un roman qui se savoure avec d’autant plus de plaisir qu’il s’appuie sur de véritables existences, qui grâce à Magali Bretel Charpentier, ont échappé à l’oubli qui leur était promis.

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A retrouver (en version plus courte) dans le numéro de mai-juin 2026

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